mercredi 10 juin 2026

Enigmes et curiosités : les fonts en plomb du musée de Pont-Saint-Esprit.

 


Avec ce petit article j’achève ma visite de ce beau musée du Nord du Gard.

La sculpture que je vous invite à découvrir est sans doute la plus intéressante et la plus énigmatique et le site du musée n’aide guère à répondre aux questions sur son origine.

Ces fonts ont été composés avec cinq panneaux de plomb moulés puis ciselés et gravés, assemblés par des pièces de métal sans qu’il soit possible de déterminer qu’elles sont d’origine.




Le site du musée indique que ces fonts proviendraient d’une église de l’Aveyron, d’autres sites évoquent le département de l’Hérault sans confirmation possible. Ce qui est certain c’est que les fonts baptismaux en plomb sont très rares dans le sud de la France. Les plus nombreux sont localisés au nord-ouest de notre territoire, surtout en Normandie et ont plus nombreux encore en Angleterre, avec laquelle la Normandie entretient des liens historiques.

Une étude déjà ancienne des fonts baptismaux en plomb avait été entreprise par l’historien George Zarnecki » English romanesque lead sculpture-Lead fonts of the twelth century ». Mais il n’est pas fait référence à la sculpture conservée au musée de Pont-Saint-Esprit.

Même Colin Stuart Drake dans son ouvrage de référence « The Romanesque fonts of Northern Europe and Scandinavia », n’évoque pas l’existence de cette œuvre, mais il livre des indices déterminants. Beaucoup de ces fonts reproduisent un thème assez classique et presque répétitif celui d’une crucifixion et de quatre apôtres, peut-être les évangélistes parfois séparés de panneaux avec des motifs végétaux, chaque représentation étant entourée d’une arcature en plein cintre, comme pour ceux de Pont-Saint-Esprit.

Fonts de la cathédrale de Gloucester, Angleterre.

Fonts en pierre de l'église de Cloleshill, Warwickshire, Angleterre.




Ici cependant la sculpture est plus « économe », seuls quatre apôtres entourent la scène de la crucifixion. A Pont-Saint-Esprit la sculpture paraît plus « maladroite » ; les mains, les traits des visages paraissent naïvement traités. Il est difficile de reconnaitre les apôtres représentés à l’exception d’un seul qui est en position verticale tandis que les trois autres sont assis tenant ce qui ressemble à un livre ou une clé.












C.S Drake rappelle aussi que ce modèle en plomb a directement inspiré certains fonts en pierre comme ceux de Coleshill. Je partage donc deux images de ces fonts assez évocatrices ; ceux en plomb de la cathédrale de Gloucester et ceux en pierre de l’église de Coleshill dont la parenté avec ceux de Pont-Saint-Esprit est troublante.

Il est possible d’évoquer l’hypothèse que cette œuvre n’est pas originaire de l’Aveyron mais bien de l’ouest de la France ou bien d’Angleterre ce qui ne sera pas un cas unique si on pense à l’histoire extraordinaire du coffret d’Auzon retrouvé par hasard par un collectionneur en Auvergne alors qu’il provenait d’un trésor saxon du nord de l’Angleterre.

Beaucoup d’œuvres médiévales circulaient en Europe peu de temps après leur conception, beaucoup constituaient les fonds des trésors d’abbayes ou d’évêchés en France ou ailleurs et beaucoup ont été dispersées au gré des chaos de l’histoire et encore davantage après la Révolution.

Certaines ont été préservées de la disparition grâce aux collectionneurs privés comme ces fonts qui proviennent aussi d’une collection privée avant de revenir dans le domaine public grâce à ce musée. Comme je l’ai remarqué à plusieurs reprises, les collections privées ont favorisé parfois la sauvegarde de trésors inestimables mais souvent au prix de l’effacement de la mémoire de leur histoire et de leur origine.

Je vous invite à découvrir les deux ouvrages cités en référence de cet article, bien que difficilement accessibles et aussi les fonts de Coleshill que vous pourrez découvrir sur ce blog.






mardi 2 juin 2026

Les vierges de Pont-Saint-Esprit.

 



Parmi les œuvres romanes du musée d’art religieux il y a deux vierges de factures et de style bien différentes.

La première est une vierge en bois peinte sans doute dès l’origine bien que les peintures aient été reprises sans doute à plusieurs reprises les siècles suivants. Cette œuvre proviendrait selon le site du musée de Catalogne ce que semble confirmer son style si on la compare avec d’autres, nombreuses dans cette région de l’Espagne. Elle est datée de la fin du XIIe et peut être du début du XIIIe siècle.



Quand j’ai publié cette image sur ma page je ne m’attendais pas à son succès car, à vrai dire, ce n’est pas ma préférée, même si je n’apprécie pas trop les classements. De très nombreux commentaires semblent douter de la représentation de la Vierge la confondant avec sainte Anne, et sur ce point je tiens à lever les doutes. Sainte Anne n’est jamais représentée assise sur un trône mais le plus souvent debout ; en outre sainte Anne ne porte pas de couronne, seule la mère de Jésus est coiffée de cet attribut.

Plus complexe est l’identification du fruit qu’elle tient dans sa main droite. J’ai évoqué la pomme, qui est le fruit « en vogue » à partir du XIIe siècle. Mais ce fruit a aussi été associé à la figue ou, même au raisin car ce sont les feuilles de ces arbres qui abritèrent la nudité d’Adam et d’Eve. Pour vous faire votre avis je vous invite à découvrir l’excellent article de Hilario Franco Junior dont je joins ici le lien ou encore l’incontournable ouvrage sur les hommes et les femmes au Moyen Age sous la direction de Jacques Le Goff en poche aux éditions Champs Histoire.

Un indice toutefois, en latin le mot pomme et mal sont homonymes et s’écrivent tous les deux malum. Le mot pomum peut être traduit par le mot plus générique de fruit. Le diable est dans le détail.

Enfin un mot sur cette nouvelle Eve qu’est la Vierge au Moyen Age, celle qui offre à se détourner du mal par son obéissance à Dieu tandis que Eve aurait perdu les hommes pas sa désobéissance, La Vierge répare le mal et la faute originelle.

 Laissons la parole à Bernard de Clairvaux ; « A Eve la première femme, Dieu substitut une autre femme. Marie aussi prudente que humble que la première fut folle et orgueilleuse : O femme digne d’une vénération sans égale, vous réparez le mal de nos premiers parents, vous donnez la vie à tous leurs descendants ! ».






 La deuxième vierge est une sculpture sur pierre assez naïve, une autre Sedes Sapientiae, datée selon le site du musée du XIIe siècle et qui serait originaire de l’Aveyron. La rudesse de la sculpture ne dissipe pas les doutes sur sa dation et son origine.






La facture assez maladroite de cette sculpture n’est pas toujours un gage de son ancienneté ; Comme la précédente elle provient d’un ancien fond d’un collectionneur privé.

Enfin, je ne résiste pas à partager cette belle huile sur bois de la Vierge avec l’ange Barachiel du XVe de l’école florentine, œuvre qui souligne encore l’intérêt de ce beau musée.




https://journals.openedition.org/rhr/4621