samedi 26 janvier 2019

Deerhurst; l'émouvante chapelle du seigneur Odda.


A quelques kilomètres au sud de Tewkesbury dans le Gloucestershire dans la vallée de la Severn,  un petit village perdu dans une campagne verdoyante, cache deux trésors; deux églises saxonnes d'un intérêt exceptionnel dans un territoire assez pauvre de tels monuments.

Le plus modeste d'entre eux,  est une petite chapelle d'un plan très simple qui n'a été redécouvert qu'en 1965 dans un ancien corps de ferme. Seule la nef de plan rectangulaire est encore visible à l’extérieur tandis que le chœur est lui, intégré dans le corps de l'habitation, il est lui aussi rectangulaire et plus court et adopte un plan fréquent chez les églises saxonnes mais qui perdurera bien après la conquête normande en particulier dans les églises rurales.

L'édifice est dépourvu de tout décor; à l’extérieur on remarque un usage d'un petit appareil irrégulier; la porte d'entrée a été trop remaniée et les fenêtres agrandies.



Mais à l'intérieur on découvre un magnifique arc triomphal légèrement outrepassé ce qui est une véritable surprise pour cette région pourtant si éloignée de la région où ce type d'édifice est bien plus fréquent. L'arc possède des piédroits en appareil " long and short"  terminés par des impostes moulurées.



Mais ce qui renforce l’intérêt de cette modeste chapelle c'est la découverte de deux inscriptions dont une dédicace qui permet de la dater précisément de 1056 soit dix ans avant l'arrivée des Normands.

La dédicace est aujourd'hui conservée au Ashmolean Museum d'Oxford dont je reproduis une image car seulement une copie est visible dans la chapelle.



Le texte dit:
       
                                      + ODDA DUX IVSSIT HANC/
                                       REGIAM AULAM CONSTRUI/
                                       ATQUE DEDICARI IN HONO/
                                       RE S(anctae) TRINITATIS PRO ANIMA GER/
                                       MANI SUI AELFRICI QU(a) E DE HOC/
                                       LOCO AS(s) U(m) PTA AELDREDUS VERO /
                                       EP(i)S(copu)S QUI EANDE(m) DEDICAVIT II IDI:
                                       BUS AP(r) IL(ibus) XIIII AUTE(m) ANNO(s) REG /
                                       NI EADWARD(i) REGIS ANGLORU(m)


On peut ainsi la traduire ainsi: " le seigneur Odda ordonna de construire ce sanctuaire  royal pour le salut de l’âme de son frère Aelfric qui était mort en ce lieu et en l'honneur de la Sainte-Trinité. Sa dédicace fut célébrée le 2 des ides d'avril, l'an 14 du Roi des anglais Edouard par l’évêque Ealdred.

L'on connait par des textes le personnage de Odda qui est un noble de la cour du Roi Edouard le confesseur et peut-être un de ses parents et qui mourut peu de temps après avoir pris l'habit monastique à l'abbaye de Pershore en août 1056 trois ans après la mort de son frère. La transcription de la dédicace permet de dater la consécration de la chapelle le 12 avril 1056.

C'est une dédicace remarquable à bien des égards. D'abord parce que c'est l'une des très rares subsistant de l'époque saxonne. Ensuite car elle évoque quatre personnage par leur nom, Odda et son frère Aelfric, l’évêque Ealdred qui était alors évêque de Worcester et la personne du Roi Edouard, celui qui avait fait de Guillaume de Normandie son successeur. Enfin le texte évoque une salle royale ou un sanctuaire royal REGIAM AULAM ce qui est surprenant pour un si modeste édifice, mais qui devait aussi marquer l'importance toute particulière, pour ce haut personnage, du lieu qui n’était certainement pas un ouvrage ordinaire.
Je suis aussi à titre personnel très attaché à ces textes écrits, en particulier ceux qui évoquent par-delà le temps, ces personnages presque saisis dans l'intimité et l'humilité de leur démarche .


vendredi 18 janvier 2019

A la recherche des anciennes églises saxonnes de l'ouest de l'Angleterre.

Duntisbourne Rous
Il est très difficile pour le voyageur muni d'une documentation éparse, de se faire une idée de ce que pouvait être les églises saxonnes dans l'ouest de l'Angleterre avant la conquête par les Normands.
Cette région n'est en effet pas celle où l'on trouvera les exemples les plus remarquables de l'art de batir à l'époque anglo-saxonne, pour se faire il convient davantage de privilégier le sud ou le nord-est de l'Angleterre. Toutefois je tenterai dans ces billets de vous faire partager quelques images de ces émouvants témoignages de l'art pré-roman anglais.
Au risque de critiques qui seraient justifiées, j'ai voulu dans un premier temps tenter de reconstituer par des images de deux églises qui bien que non saxonnes peuvent donner une représentation de ce qu'étaient ces églises.
Comme je l'avais indiqué dans mes billets introductifs, la plupart des églises anglo-saxonnes ont disparu en raison de la fragilité même de leur construction, le plus souvent faite de bois ou de torchis.Mais aussi du vaste programme de reconstruction entrepris aprés 1066.
Quelques-uns de ces très anciens monuments en bois demeurent cependant, hors de ma région de visite.
L'église St Mary de Stretton Sugwas dans le Herefordshire, qui a succédé au XVIIe siècle à une église plus ancienne présente un de ces vastes clochers à pans de bois qui donne une idée assez proche de ce que pouvaient être les modes de construction adoptés à l'époque anglo-saxonne.
Toutefois il convient de noter que cette tour a été bâtie bien postérieurement.
Stretton Sugwas
Stretton Sugwas


Upleadon
Upleadon

Il en est de même de l'église St Mary the Virgin à Upleadon dans le Goucestershire, qui présente tout comme la précédente un grand clocher massif en bois et brique construit à l'époque Tudor. Là encore ce clocher présente des similitudes avec les clochers des églises saxonnes d'autant que pour ce village il est bien attesté la présence d'une église saxonne avant l'invasion des Normands.


Dans ce propos introductif c'est vers l'église St Michael de Duntisbourne Rous dans le Gloucestershire qu'il faut se tourner pour trouver un exemple le plus proche des églises saxonnes d'origine.
La présence d'un établissement saxon est attestée par diverses sources et le nom Dunt d'un ancien chef saxon aurait donné le nom au village, avant la conquête, le territoire aurait été détenu par un autre saxon Wulfard. L'église est construite sur un terrain en pente abrupte et présente un plan très simple constitué de deux nefs ou plus exactement d'une nef et d'un chœur précédés d'un petit clocher de plan carré postérieur. Les quelques sources dont j'ai pu disposer s'accordent pour donner à l'église les caractéristiques d'un ancien monument saxon, bien que celui-ci ait été largement remanié en particulier à l'intérieur à l'époque romane ou normande.

Duntisbourne Rous

La partie la plus ancienne serait l'actuelle nef d'une église qui à l'origine présentait un plan très modeste rectangulaire.
On remarquera à l'ouest une simple ouverture d'une fenêtre monolithe peut être elle aussi d'origine saxonne, l'appareillage irrégulier de la nef simplement équarris est assez caractéristique des constructions saxonnes.
Duntisbourne Rous
Duntisbourne Rous



La pente raide du terrain a été mise à profit pour la construction d'une petite chapelle sous la nef qui lui était autrefois reliée par une volée d'escaliers, ouvrage surprenant qui est aussi décrit par certains auteurs comme une crypte. La modestie et la rusticité de l'ouvrage peuvent laisser à imaginer qu'il remonterait également à la construction saxonne d'origine, la fenêtre crée dans le mur est qui éclaire cette chapelle semble toutefois être bien postérieure à la construction d'origine.

Duntisbourne Rous

Duntisbourne Rous

C'est aussi un lieu empli de charme et de paix comme savent si bien le suggérer ces modestes églises de la campagne anglaise.




jeudi 10 janvier 2019

Les églises romanes d'Angleterre sont peu nombreuses ou ne sont que ruines et ce qui reste est peu original ! (Ou quelques idées reçues sur l'art roman en Angleterre seconde partie).

Stretton Sugwas
Ce petit billet sera le dernier de cette présentation introductrice de mon voyage dans l'ouest de l'Angleterre en forme de boutade à destination d'un ami moqueur qui me demanda pourquoi diable je voulais aller en Angleterre pour y découvrir des églises romanes alors qu'il y en avait tant en Saintonge ou en Poitou ou encore en Castille et en Lombardie !

"En Angleterre ? (me dit-il), à part Ely, Iffley et Kilpeck il n'y a que des ruines et le peu qu'il reste n'est guère  !"

Difficile de lui donner tord en réalité. Je suis déjà allé à plusieurs reprises dans ce beau pays auquel je suis lié pour de nombreuses raisons, armé du seul guide dont je disposais alors; les deux tomes de "L'Angleterre romane" des éditions du Zodiaque et en dépit de l'excellence du travail; deux tomes pour couvrir un grand pays cela parait un peu faible alors que ces mêmes éditions ont consacré prés d'une dizaine de Volumes à L’Italie, l'Espagne ou encore l'Allemagne.

J'ai aussi un autre ouvrage dans ma bibliothèque, déjà ancien, sur "l'Art roman en Grande-Bretagne" de Robert Stoll aux éditions Braun qui lui survole toutes les Iles Britanniques . Les photos sont superbes et l'ouvrage bien documenté mais il y tellement peu d'édifices décrits que l'on pourrait considérer que  l'Angleterre ne vaudrait que pour une soixantaine d'édifices et encore que pour partie romane.

Il faut bien sur sortir du prisme français pour découvrir que que la réalité est bien différente et qu'en fait il y a en Angleterre un très grand nombre d'édifices romans civils et religieux. Rien que pour le Gloucestershire plus dune centaine et certains je pense peu connus du public ce qui donne à leur découverte une saveur presque d'aventure. Il n'y a malheureusement que peu d'ouvrage même en anglais consacré à l'art roman des Iles Britanniques contrairement à certaines collections italiennes ou espagnoles. Ce vide est surprenant alors que nos amis anglais sont des passionnés de leur patrimoine et cette absence de recensement fait défaut pour celui qui comme moi aime découvrir les plus prestigieux édifices tout comme les plus modestes.
Haughmond Abbey


Mon ami avait également raison de souligner l'importance des destruction des grands édifices religieux anglais. L'Angleterre a en effet connu une grande vague de destructions quand Henri VIII a décidé de frapper tous les monastères et des prieurés de dissolution. Seules quelques églises ont été cédées aux parois soient de nouveaux diocèses, mais la majorité des biens ont été vendue à des laïcs de telle sorte qu'il n'existe à ce jour presque plus aucune communauté religieuse installée dans les abbayes historiques.

La plupart des autres églises ou cathédrales ont été fortement remaniées en particulier à l'époque gothique et il faut souvent se montrer curieux et attentif pour en découvrir les restes de l'époque romane.
Toutefois comme le souligne Lucien Musset nos amis anglais ou un goût particulier pour la mise en scène presque romantique de ces ruines; qu'il indique être l'une des parures les plus monumentales et les plus originales de l'Angleterre.

Reste enfin le grief tiré de la prétendue absence d'originalité de l'art roman anglais il est vrai que du point de vue français l'Angleterre présente une grande unité architecturale et n'offre pas ses caractéristiques régionales si particulières à notre pays. Cette relative uniformité architecturale s'explique beaucoup par la politique d'unité totale du royaume après la conquête des Normands. On peut relever comme constante la présence dans les campagnes de très nombreuses églises à plan unique constitué d'une neuf et d'un cœur et d'un chevet le plus souvent plat. On ne trouvera que très peu d'exemples d'églises avec transept ou avec absides et absidioles si fréquentes en France.

On est également frappé par la présence dans presque toutes les grandes villes d'Angleterre de monumentales cathédrales parfois avec plusieurs travées le plus souvent avec une vaste nef avec piles rondes, parfois gravées.

Malmesbury

Windrush


Enfin, mais ce sera l'objet d'autres billets, il existe également quelques constantes du décor sculpté.
Beaucoup ont voulu souligner la proche parenté des églises romanes d'Angleterre avec les églises de Normandie, toutefois il serait une erreur de considérer qu'il ne s'agit que de copies des églises normandes, l'Angleterre a su développer un art original, influencé par ses origines saxonnes mais aussi nordiques style qu'elle a à son tour "exporté" vers la France alors sous domination anglaise mais aussi vers d'autres terres de conquête en particulier l'Italie du Sud.
De ces contrées lointaines longtemps sous domination byzantine puis arabe elle s'est inspirée de décors ou motifs plus orientaux faits d'entrelacs et d'arc entrecroisés poussés à un raffinement extrême.
Bere Regis

Bishop's Cleeve

Comme je tacherais de vous le montrer l'art roman en Angleterre est à la fois riche et surprenant et mérite amplement sa découverte. Un voyage d'une semaine ne saurait suffire à découvrir même quelques comtés de l'ouest de l'Angleterre c'est dire qu'il existe encore de nombreuses régions à découvrir pour le plus grand bonheur de l'amateur d'art roman.

Pour préparer ce voyage je me suis inspiré des ouvrages suivants:

"L'Angleterre romane" tome 1 et 2; éditions du Zodiaque de Lucien Musset,
"L'art roman en Grande-Bretagne" de Robert Stoll éditions Braun,
"Romanesque Architecture ans Sculpture in Wales" de Malcom Thurlby éditions Logaston Press,
"Corpus of Anglo-saxon stone sculpture" de Richard Bryant editions OUP/ British Academy.

Je vous invite aussi à découvrir des sites internet qui seront en lien avec ce blog.

https://www.extraordinarybookofdoors.com/

-https://www.crsbi.ac.uk/

-https://mondes-normands.caen.fr/france/archi/accueil_archi.htm

-http://englishbuildings.blogspot.com/


vous pouvez également consulter les sites suivants:

-https://www.english-heritage.org.uk/

-https://www.churchofengland.org/







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samedi 24 novembre 2018

Il n'y a pas d'art roman en Angleterre. Ou quelques idées reçues à propos des églises romanes d'Angleterre première partie .

Eglise d'Upleadon.

Si le titre peut paraître volontairement provocateur il faut admettre que les contours de ce que l'on appelle l'art roman sont imprécises et variables selon les pays.
Cette création intellectuelle comporte sa part de cohérence lorsqu'il s'agissait au XIXe siècle de redécouvrir les ancienne formes architecturales du Moyen Age puis de les comparer et de les classer c'est à dire aussi de les distinguer.
On attribue généralement à Gérard de Gerville, l’expression "art roman" crée en 1818 pour différencier ce qui était alors couramment considéré comme un "art français" et couvrant sans distinction les arts du Moyen Age. L'on créait donc un mot nouveau  une période allant de la fin du Xe siècle au XIIe pour la période romane et une seconde époque plus vaste de XIIIe au XVe siècle pour la période gothique ( mot lui même emprunté à des auteurs italiens).
 En outre la différenciation serait fondée sur des considération essentiellement stylistiques dont la plus célèbre est l'emploi de l'arc en plein cintre pour la période romane et la croisée d'ogive pour la période gothique avec de multiples déclinaisons.
L'art roman serait ainsi un terme, particulièrement adapté à la France et peut etre aussi à l'Espagne.
Pour les périodes antérieures, c'est-à-dire de la chute de l'Empire romain christianisé jusqu'à la fin du Xe siècle l'on parle volontiers d'art paléochrétien ou encore d'art préroman ou même d'art carolingien.

Toutefois l'on ne peut que constater pour la France même, l'approximation de ces définitions. En effet l'art gothique commence très tôt en France et ce dès la seconde moitié du XIIe siècle en particulier en Île-de-France. En Bourgogne la croisée d'ogives n'est pas réservée à l'art gothique et les bâtisseurs romans  connaissaient déjà l'arc brisé, la cathédrale d'Autun en étend un parfait exemple.
En outre les formes romanes persisteront bien au-delà du XIIe siècle en particulier dans les régions de montagnes fidèles à la tradition architecturale romane. Ainsi dans les hautes vallées pyrénéennes ou dans les Alpes, par exemple l'église de La Grave bien que d'origine ancienne fut intégralement reconstruite selon le modèle roman au XVe siècle.
Le terme d'art roman reste donc relatif en particulier lorsque l'on franchit nos frontières. Ainsi pour toutes les terres d'Empire essentiellement pour l'Allemagne actuelle l'on parlera plus volontiers d'art ottonien pour toutes les périodes antérieures au XIIe siècle puis postérieurement d'art roman étant précisé que jusqu'à la moitié du XIIIe siècle l'on bâtira des églises de pur  style roman. Il en est de même en Italie. Pour le nord de l'Europe, christianisée dès l'époque carolingienne l'on parle plus volontiers d'art nordique fortement inspiré par la tradition viking. En Irlande et pour toute la période médiévale antérieure à la période gothique l'on parle sans distinction d'art irlandais.Et que dire de l'art croate ou de l'art mozarabe! On pourrait y perdre son latin !
Tour saxonne de Deerhurst

L'Angleterre ne fait pas exception. Promenez-vous dans n'importe quelle ville ou village et demandez où se trouve une église romane au réagira avec surprise. Le terme romanesque qui est la traduction du mot roman en anglais semble presque totalement inconnu. En réalité pour l'Angleterre il n'existe que deux périodes à savoir la période saxonne qui concerne toute la période allant de la fin de la domination romaine jusqu'à  l'invasion de Guillaume le conquérant. Au-delà de 1066, date purement théorique, l'on parle de la période normande elle correspond à notre art roman français. Il y a donc pas d'art roman en Angleterre mais seulement un art Saxon qui  jusqu'à la seconde moitié du XIe siècle et un art Normand de la fin du XIe siècle au tout début du XIIIe siècle.

L'Angleterre qui a été longtemps une province romaine se verra totalement désertée par l'autorité de Rome à partir de 410 et sera soumise à plusieurs vagues d'invasions entraînant le repli des populations chrétiennes vers l'ouest le Pays de Galles et la Cornouailles. Ce n'est qu'à partir de l'année 597 qu'une mission chrétienne fut envoyée en Angleterre par le pape Grégoire le Grand mais le christianisme mis plus d'un siècle à s'imposer pour triompher finalement à partir du huitième siècle.
S'il ne reste que très peu d'églises de la période saxonne (environ 400 églises ou parties d'églises saxonnes sont répertoriées pour toute l'Angleterre), il ne faut pas cependant considérer que le christianisme ne fut pas très actif pendant cette longue période. Le VIIIe siècle correspond à une période de nombreuses constructions puis à la fin du IXe et du Xe siècle fait l'objet d'un véritable renouveau en particulier sous l'influence d'Alfred Le Grand et du grand réformateur monastique Saint Dunstan.
Arc triomphal de l'église saxonne de Daglingworth.

 L'on peut imaginer que les formes architecturales de l'art Saxon ont même continué à perdurer après l'invasion normande dans les régions les plus reculées. C'est aussi une ère d'incertitudes marquées par les invasions multiples, les divisions territoriales et politiques mais aussi la forte pression des invasions vikings en particulier dans le nord de l'Angleterre où ces derniers s'implanteront pour de nombreuses décennies.
 On peut cependant aujourd'hui admirer quelques uns des édifices qui sont parvenus jusqu'à nous mais qui ne donne qu'une image imprécise des constructions de l'époque généralement construites en matériaux peu durables comme le bois, la brique ou le torchis et rarement la pierre. À l'occasion de ce voyage dans  l'ouest de l'Angleterre j'aurai l'occasion de vous faire découvrir quelques-uns de ces émouvants témoignages de l'Angleterre d'origine avant la conquête normande.
Mur de la chapelle saxonne dite Oda's Chapel.

C'est bien entendu après la conquête du duc Guillaume de Normandie que va se tourner une nouvelle page de l'histoire de l'Angleterre et avec elle un exceptionnel élan de constructions tant religieuses que militaires.
Le duc Guillaume favorisera l'arrivée en Angleterre de ses proches à la fois pour gouverner le territoire mais aussi conduire spirituellement les esprits. C'est donc une véritable révolution que connaîtra cette période en particulier à partir des années 1070 lorsque le roi Guillaume décidera de gouverner et d'administrer directement l'Angleterre au profit des nouveaux conquérants et en ignorance complète de l'art Saxon. On doit admettre aussi que la période sera totalement méprisée et dénigrée à l'image  Lanfranc qui reconnaissait ignorer les saints Anglais. Avec le dernier fils du roi Guillaume Henri Ier va s'opérer un grand remodelage de l'héritage normand dans le cadre anglais avec la réalisation de multiples chantiers; les Normands semblant alors, prendre pleine conscience des possibilités que leur ouvrait la richesse de leur nouvelle conquête par rapport aux médiocres ressources de leur territoire d'origine.
Eglise saxonne de Bradford on Avon

Les quelques photos que je partage sur ce billet sont toutes des églises saxonnes ou en partie saxonne de l'ouest de l'Angleterre. l'Eglise de Bradford on Avon est plus au sud c'est une exceptionnelle église tout en pierre que j'ai visité il y a de nombreuses années ce qui explique la piètre qualité de la photo.

samedi 3 novembre 2018

Quelques notes de voyage à propos l'Angleterre si proche et si exotique.


Une fois n'est pas coutume ce billet ne présentera une visite romane; mais seulement quelques impressions de voyage comme un carnet de notes à l'attention de ceux qui souhaiteraient visiter ce pays qui ne cesse de me surprendre bien que je l'ai visité déjà à plusieurs reprises.


Certes le voyage vers l'Angleterre n'a rien d'une expédition et pourrait être tout à fait banal si on ne quittait pas les sentiers battus pour aller à la découverte de ses paysages exceptionnels de la grande richesse de sa culture et de son architecture mais aussi de ses habitants.




Si pour moi l'Angleterre est une destination proche presque cousine, comme toutes les régions d'Europe que j'aime parcourir, l'Angleterre réserve une saveur particulière presque exotique pour le français continental que je suis.


L'Angleterre que je vais vous proposer de découvrir n'est pas celle de Londres, qui peut être la ville la moins anglaise de ce grand pays, mais celle des campagnes de l'Ouest qui correspond à la région actuelle des West Midlands. Plusieurs grandes villes historiques seront abordées lors de ce voyage, mais surtout de simples églises de campagne entre les villes d'Oxford, de Gloucester, de Worcester ou encore d'Hereford, à la frontière du pays de Galles. Ces territoires encore très champêtres abritent une richesse architecturale pour la période romane insoupçonnée.


En dépit de la longue préparation de ce voyage, des étapes à parcourir et des visites à ne pas manquer, il apparaît qu'il faut bien plus d'une semaine pour espérer en découvrir toute la richesse, et les routes étroites sinueuses prêtent davantage à la flânerie qu'à la vitesse.


Cette Angleterre, que je vous propose de découvrir dans les billets qui suivront pendant les prochaines semaines s'étend sur plusieurs comtés historiques de l'Oxfordshire, Warwickshire, Gloucestershire, Herefordshire, Shropshire, Worcestrshire,et du Staffordshire. Il constitue ce que je pourrais appeler un peu le cœur de l'Angleterre. Je tacherais de vous y faire découvrir des monuments variés et divers et pour certains tout à fait exceptionnels.

l'Angleterre c'est aussi une très grande richesse des paysages en particulier à la frontière du pays de Galles un goût immodéré de la nature ; que ce soit du plus modeste jardin à l'immensité des forêts et la majesté des arbres qui semblent avoir une âme particulière.
Enfin l'Angleterre c'est avant tout ses habitants particulièrement chaleureux et accueillants, soucieux de leur patrimoine et de sa mise en valeur.


Il faut aussi admettre une certaine originalité qui peut nous surprendre en particulier lors de la visite des églises qui sont au cœur de la vie des communautés. Les églises ne sont pas seulement des lieux de culte et de prière ce sont aussi des lieux de rencontre, elles font souvent office de bibliothèque de garderie de cuisine parfois même de dortoir pour des marcheurs ou des visiteurs occasionnels. J'ai déjà partagé sur ma page Facebook de nombreuses photos, certaines font débat.


Mais ce que l'on doit admettre c'est que partout et souvent dans les lieux les plus isolés les églises restent ouvertes aux visiteurs toute la journée sans limitation ; que tous les lieux que j'ai visités sont parfaitement entretenus, protégés, conservés souvent avec avec ferveur.


Les charmants cimetières qui les entourent constituent des écrins de verdure mais aussi presque des musées à ciel ouvert propre à la fois à la promenade, au recueillement et à l'admiration. Dans notre cher pays où l'on se plaint si souvent et à juste titre de l'état d'abandon de notre patrimoine des églises systématiquement fermées à la visite pour des raisons souvent purement administratives ou obscures ; sous des prétextes divers de manque de personnel ou de moyens ; on pourrait s'inspirer d'un pays qui sait aussi bien mettre en valeur son patrimoine alors qu'il ne dispose quasiment d'aucun moyen public pour se faire.

J'ai déjà utilisé cette citation mais elle me semble tellement juste:  "Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à voir avec de nouveaux yeux "
Marcel Proust.




samedi 28 juillet 2018

La "Tarasque" de Noves entre incertitudes et légendes.

Les prochains billets de ce blog, seront consacrés à la découverte de quelques-uns seulement des monuments romans d'Avignon.
Avant de commencer cette visite j'ai voulu  consacrer quelques lignes à une étonnante sculpture improprement appelée Tarasque, et conservée au musée lapidaire d'Avignon.

Certes cette sculpture n'est pas romane habituellement considérée comme un rare exemple de sculpture gauloise du sud de la France.
Toutefois j'essaierai de démontrer que cette œuvre éblouissante conserve quelques liens avec la sculpture romane ; tentant ainsi de constater que l'art roman n'est pas seulement inspiré de sources orientales ou romaines.

C'est œuvre tout à fait exceptionnelle, trône dans la salle principale du musée d'Avignon et semble défier le visiteur.
Haute de prés de 120 cm elle impressionne à tout point de vue, elle devait également être peinte à l'origine car des traces de pigments ont été découvertes.


Cet animal fantastique est davantage un loup gigantesque dévorant et triomphant, et une sculpture d'une étonnante modernité. Tout impressionne  en effet, la position accroupie presque ramassé de l'animal dégage accentue sa  force et de puissance ainsi que  la sculpture nerveuse et profonde des membres des côtes, des dents et des griffes fortement soulignée.

 Les épaules sont trapues, la sculpture en écaille de la crinière souligne la férocité de la tête monstrueuse toute de dents dévorantes. L'animal dans une posture triomphale et presque provocante s'appuie avec résolution sur deux crânes décapités. Un phallus proéminent est également figuré sur le corps de la créature. On devine encore parfaitement un corps humain sortant de sa gueule ouverte dont seuls les membres supérieurs s'échappent.




Enfin elle semble enfoncer les griffes de ses pattes avant sur deux têtes sans expression ni de douleur ni de crainte.


La datation de cette culture est incertaine tantôt datée  entre le troisième et le premier siècle avant J.-C.
Faute de sources il est difficile d'en saisir toute la signification certains évoquant qu'elle serait reliée au rite de passage dans l'autre monde. La position accroupie marquerait la fin d'un monde tandis que le sexe proéminent en érection marquerait lui le renouveau. Elle serait également en relation avec le culte des ancêtres, les deux têtes coupées étant celle d'hommes mûrs qui ressemblent plus à des hommes sereins qu'à des victimes de quelques sacrifices humains que l'on prête habituellement aux Celtes.

                               Dans l'excellent ouvrage sur l'art gaulois paru aux éditions du zodiaque l'on évoque le chaudron de Gundestrup qui  montre aussi un loup dévorant dont la stylisation est apparentée à l'art des steppes.
Il est souligné ainsi une étrange parenté entre le monde celtique et celui de  l'orient. Il est également évoqué, l'existence de la tradition orale dans la culture celtique de la décapitation en particulier en Irlande, témoignage de la transition vers l'autre monde.

D'autres auteurs évoquent  l'existence de monstres dévorant chez les Étrusques ce qui ne serait guère étonnant s'agissant de la Provence tant les liens entre les Celtes de la région et les Étrusques étaient nombreux. Elle n'a que peu de liens finalement avec la Tarasque que Sainte Marthe aurait vaincu et qui est célébrée non loin, à Tarascon.

Gilles Langlois évoque également qu'il a été imaginé de placer un crâne entre les deux pattes de la bête face tournée vers l'avant qui s'y adapta parfaitement. Pour Jean Loicq les têtes auraient également pour modèles des masques funéraires d'argiles posés sur la tête des morts selon une coutume très ancienne qui sera reprise plus tard à Rome.

Ce loup mythique est donc en relation directe avec le divin, et il n'est pas surprenant de constater que l'art roman s'inspirera de ce mythe tout en convenant ici qu'il est peu vraisemblable que le sculpteur roman ait connu cette sculpture. J'ai voulu cependant ébloui par la force singulière de cette œuvre lui laisser une place particulière dans ce blog.