samedi 21 mars 2026

Des chapelles et des oppida: Le Camp de César.

 


Sur la rive gauche du Rhône entre les rivières de la Cèze et de la Tave se déploie un vaste plateau calcaire à deux cent cinquante mètres de hauteur le plateau de Lancan et de Lacau dans le département du Gard.

Malgré sa faible altitude, le plateau se détache immédiatement du paysage de vigne et de culture qui s’étend en contrebas. Aujourd’hui les usines du sud de la vallée du Rhône occupent aussi l’espace visuel ainsi que les nombreux lotissements des villages alentour.

Ce plateau qui a plus ou moins la forme d’une main grossière, a été occupé dans son extrémité sud-ouest dès l’époque protohistorique jusqu’à l’époque médiévale sur une superficie de 18 hectares sur le territoire de l’actuelle commune du Gard de Laudun-L’Ardoise et il est connu sous le vocable de Camp de César.



C’est sur ce plateau que je vous emmène lors d’une escapade matinale de septembre 2025 pour admirer toute la sauvage beauté de paysages de rochers et d’escarpements au milieu d’une garrigue verdoyante. Ce matin où la brume se levait à peine, la vue était enchanteresse avec au nord-est le Mont Ventoux et au sud les ondulations du Rhône vers la mer.




Je n’ai trouvé presque aucune source écrite sur ce lieu et en particulier sur son occupation médiévale. Ni dans l’ouvrage des éditions du Zodiaque consacré au Languedoc roman ni dans celui, déjà ancien, de Pierre A Clement sur « Les églises romanes oubliées du Bas Languedoc ».

Ce dernier auteur évoque rapidement l’histoire riche de ce plateau lorsqu’il aborde la présentation de l’église de Saint-Pierre de Castres située à l’autre extrémité ouest du et qui fera l’objet d’une présentation ultérieure. Tout au plus relève-t-il que ce plateau a été occupé bien avant les Romains et ce, en plusieurs endroits dont celui, actuel du « Camp de César ».

Je joins une carte de cet ensemble qui montre dans un cercle rouge le périmètre de l’oppidum avec en bleu l’emplacement de la ville gauloise et en noir celui de la chapelle médiévale et plus à l’ouest un autre point noir marquant l’emplacement de la chapelle de Saint-Pierre de Castres sur le territoire de la commune de Tresque.



La seule source facilement accessible est celle du site de la commune de Laudun qui semble assez complète et bien documentée mais qui malheureusement ne donne pas de liens bibliographiques.

Vous pourrez pour plus de détails, consulter ce site que je n’entends pas paraphraser, préférant laisser le cours à une visite délicieuse qui m’imprègne encore de son souvenir comme beaucoup de ces lieux que j’ai eu la chance de visiter et où la beauté du paysage le partage avec l’intensité de l’émotion. Voilà très certainement en tout cas un endroit inattendu où je pourrais m’installer.

L’occupation de ce site est attestée depuis au moins le Ve siècle avant JC. Ce sont d’abord des Celtes qui l’occupent et qui bâtissent une vaste forteresse à un point stratégique de contrôle de routes commerciales allant du nord au sud le long du Rhône, mais aussi d’est en ouest.

Il reste une partie de cette forteresse gauloise encore bien visible avec des murs de grosses pierres construits en angle, pour faciliter la défense.





Après une période d’abandon le plateau sera à nouveau occupé et le territoire sera agrandi dès le Premier siècle avant JC par les Romains qui s’installent très tôt dans cette riche province. La ville idéalement située au-dessus d’un riche territoire agricole et au carrefour de routes commerciales majeures et qui ne cessera de se développer pendant toute la longue histoire romaine avec la construction de nombreux édifices, comme un forum et une basilique et une vaste enceinte entourée de tours encore visible.









Même si malheureusement il manque sur place un peu de lisibilité sur les détails de ces constructions, les nombreux vestiges des villes gauloises et romaines offrent l’occasion de magnifiques découvertes.

Un peu plus au nord du plateau il est temps de découvrir les ruines d’une église romane et pour partie préromane.



Cette église est localement placée sous le vocable de Saint-Jean de Todon ou Saint-Jean de Rousigue ou encore Rouzigues, curieux vocable qui fait sans doute référence à une appellation locale.

Ce qui ressemble à une chapelle était plus vraisemblablement l’église d’un prieuré qui a prospéré du Vie au XIVe siècle, période durant laquelle le site a été abandonné. L’édifice est en effet imposant pour une longueur de plus de 20 mètres.










 De la première période de construction de l’église sont encore bien visibles, à la base des murs les vestiges d’un appareillage en opus spicatum . On devine encore le chevet en hémicycle flanqué de larges pilastres qui sont peut-être les vestiges de fortifications plus tardives.






 

Plusieurs campagnes de fouilles auraient été menées sur le site, mettant à jour un ancien cimetière, hélas je n’ai retrouvé aucun compte-rendu de ces fouilles.

Une part de légende entoure encore ce lieu au charme saisissant, comme celle de la présence d’une chèvre d’or qui y aurait été cachée excitant l’imaginaire et les convoitises de fouilleurs amateurs depuis des générations. Ou encore d’un lieu de culte où les enfants malades étaient portés dans la chapelle et retrouvaient la guérison une fois dépouillés de leurs anciens vêtements et habillés de neuf.

Il est vrai que partout résonnent, sur ce plateau l’histoire et le mystère.

Pour ceux qui le souhaitent voici le lien vers le site de la commune de Laudun.

https://laudunlardoise.fr/culture-patrimoine/patrimoine-a-decouvrir/camp-de-cesar



jeudi 19 mars 2026

Les pierres ont la parole.

 


Cet article est à la fois une reprise du fil de mon blog que j’ai délaissé faute de temps depuis décembre dernier mais aussi une reprise de ma route vers le Gard où je m’interroge de revenir bien vite tant cette région a du charme.

Mon précédent article était consacré aux églises Saint-Sulpice de Trignan et Saint-Julien la Renne auxquelles il faudrait ajouter Notre-Dame de Coussignac que je n’ai pas visité.

Ces trois églises ou chapelle toutes situées sur le territoire de l’actuelle commune de Saint-Marcel d’Ardèche ont la particularité de conserver des pierres en réemploi particulièrement intéressantes.

La chapelle Saint-Sulpice étonne plus spécialement par le nombre des pierres sculptées carolingienne qu’elle conserve intégrées à plusieurs emplacements de ses murs extérieurs et intérieurs. Pourtant deux d’entre eux ont été volés il y a plusieurs années et un autre fortement dégradé.

Ces sculptures d’une grande qualité de rinceaux et de grappes de raisins, laissent imaginer une œuvre élaborée et plutôt inattendue dans un lieu si modeste. Tous ces réemplois qui ont été utilisés de manière visible par les constructeurs de l’église actuelle devait sans doute être associés à un ouvrage cohérent comme un chancel ou un autel dont le témoignage est bien visible à l’intérieur.





Ce chancel dépouillé de ses sculptures est toujours bien visible ainsi qu’un bel autel monolithe qui date sans doute de la première église et ces deux œuvres ici réunies sont tout à fait exceptionnelles.



Le réemploi même de ces pierres n’est probablement pas le fait du hasard, comme le souligne Claudiane Fabre-Martin, mais aussi le signe d’un respect des bâtisseurs de l’église actuelle pour un édifice antérieur important ou singulier. Un seul de ces réemplois a été installé dans l’église actuelle et c’est grâce à ma guide locale que j’ai pu l’observer de la tribune.



Un autre réemploi médiéval est bien visible à la base du mur occidental. Il s’agit d’une stèle funéraire faisant mention de la sépulture d’un certain Ingrianus que Robert Favreau date du Xe et qui ajoute encore à l’intérêt de l’ensemble.



J’en viens enfin à la présence de deux pierres à trous dans les deux églises proches. L’une placée près du toit à droite du mur ouest de Saint-Sulpice et l’autre bien visible sur la façade de Saint-Julien. Ces pierres assez répandues dans la région sont les témoignages de bien des rites et croyances qui traversent le Moyen Age et dont les racines sont souvent bien plus anciennes.






Porteuses de propriétés curatives, fertilisantes et virilisantes elles étaient favorables aux mariages et aux enfants et encore récemment on faisait toucher de la tête ces pierres par les enfants malades ou les simples d’esprit ce qui rappellera sans doute une pratique rependue dans d’autres régions comme celle du « debredinoire » de Saint-Menoux dans l'Allier.


jeudi 18 décembre 2025

Saint-Sulpice de Trignan ; elle a tout d’une grande.



Située presque à l’extrémité sud du département de l’Ardèche il ne faut pas manquer de visiter cette chapelle qui réserve de nombreuses surprises. Dans la mesure du possible il faut aller au hameau de Trignan pour rencontrer Madame Mauricette Saluden qui ouvre bien volontiers les portes de cette merveille dont elle est la gardienne dévouée et passionnée.



Je me dis souvent que c’est à ces gardiens du passé que nous devrions réserver notre reconnaissance plutôt que de distribuer de breloques en chocolat à des salonnards parisiens…

Mais revenons à l’essentiel. Au milieu des vignes se niche cette chapelle de plan rectangulaire qui offre une impression de simplicité et de rudesse. La façade est aveugle et l’abside polygonale date peut-être de la fin du XIIe.



Elle n’est percée que de rares et petites ouvertures mais suffisantes pour diffuser une douce lumière à l’intérieur. Le petit clocheton carré proche de celui de Saint-Pierre-de-Castres dans le département voisin est plus récent.


On accède dans l’église par un simple portail en plein cintre.



C’est l’intérieur qui réserve le plus de surprises. Malgré la faible longueur de l’édifice (une quinzaine de mètres) on découvre une nef de deux travées voutées en plein cintre. On est d’abord étonné de découvrir la présence à l’ouest d’une tribune dont une partie aurait été détruite.

Il existe encore plusieurs églises avec des tribunes dans ce département mais on a du mal à imaginer la présence d’un tel ouvrage dans un si petit édifice ni même à s’en expliquer la raison.

Le chœur éclairé par une fenêtre axiale et une ouverture en forme de croix dans le mur triomphale, est surélevé par rapport à la nef et surtout séparé de celle-ci par un cancel, ouvrage tout à fait exceptionnel si ce n’est unique dans la région.


Il est peut-être l’un des vestiges de l’ancienne église carolingienne dont les nombreux réemplois ont été conservés, ce que nous verrons plus tard.

Enfin il faut admirer l’harmonieuse abside à pans coupés avec ses cinq niches séparées par des pilastres creusés et des chapiteaux très simples décorés parfois de stries. Cette abside là encore tout à fait originale pourrait être une survivance de l’édifice carolingien qui a précédé l’église actuelle.





Les origines de cette chapelle sont peu connues. L’église actuelle serait due à la puissante famille des Balazuc, dont l’un des illustres représentants, Pons de Balazuc fut le chroniqueur de la première croisade.

Il existait une première église du VIIIe au IXe dont témoigne de nombreux réemplois, l’église fut ensuite attribuée aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, idéalement située sur la route de pèlerinage allant du Puy à Saint-Gilles.


Un peu plus au nord se trouve la petite chapelle de Saint-Julien-la-Renne entièrement restaurée par une association locale pour la sauver de la ruine. L’église toute simple présente un chevet plat et une courte nef certainement tronquée puis murée. Elle semble avoir également des origines très anciennes et de nombreux objets archéologiques romains et plus récents auraient été découverts aux alentours.










Les deux petites baies en plein cintre du mur sud et du chevet ne font pas douter de la présence d’une construction qui semble du XIIe.

J’espère avec ces petits billets rendre plus justice à deux charmants édifices finalement trop peu étudiés et qui ne font même pas l’objet d’une petite note dans l’ouvrage consacré au Vivarais roman des éditions du Zodiaque.


mercredi 10 décembre 2025

Les pierres et la légende de saint Andéol.

 

 


Cet article clôturera ma série sur la ville de Bourg-Saint-Andéol, sans toutefois fermer définitivement la page car il reste encore à découvrir ce qui est heureux.

Aujourd’hui quatre pierres antiques et médiévales sont rassemblées dans l’absidiole sud, leur parenté de style n’est cependant qu’apparente comme nous le verrons. Elles sont toutes en relation avec le culte du saint évangélisateur du Vivarais.

Intéressons nous à cette histoire dont la composition est tardive soit du IXe siècle.

En l’an 208 un diacre est envoyé en Gaule par Polycarpe, évêque de Smyrne à la requête d’Irénée de Lyon. Il est accompagné de Bénigne, Andoche et Thyrse qui devaient évangéliser la Bourgogne. Andéol descendait, lui, le Rhône à destination de la Provence et arrivé au port de Bergoiata sa réputation ne cessait de grandir. Septime Sévère, présent dans la région avec son armée fut irrité par le prédicateur chrétien et le fit arrêter pour le soumettre à de nombreux supplices et finalement exécuter en lui perçant le crâne en forme de croix avec une épée de bois.

Le corps jeté dans le Rhône, fut recueilli par une noble romaine récemment convertie, qui, pour protéger la dépouille, l’enseveli dans le sarcophage de l’un de ses enfants.

C’est ce sarcophage que « découvrit » sur les indications sans doute en songe de saint Polycarpe, l’évêque de Viviers, Bernouin au IXe siècle et le fit transporter dans l’église voisine qu’il édifia alors.

Après cette translation, les miracles se multiplièrent, contribuant à la renommée de l’église mais aussi à sa prospérité.

A la fin du XIe siècle l’évêque Leger ; soucieux de réactiver le culte du saint reconstruisit l’église romane sur l’église carolingienne de Bernouin ; c’est cette église que nous admirons aujourd’hui. Il y installât également des chanoines de Saint-Ruf près d’Avignon, soucieux sans doute de développer à nouveau la réputation du lieu.

De nombreux historiens soulignent les incohérences et les contradictions de cette légende qui semble avoir été fabriquée de toute pièce au IXe siècle. Si rien n’interdit de croire à l’existence d’Andéol, aucune source ne la confirme.

Autour de cette légende il reste plusieurs éléments divers aujourd’hui rassemblés dans l’absidiole sud, ils n’ont pas toujours occupé cette place.

Par ordre d‘importance, on découvre d’abord une colonne antique couchée au sol. Le fut est strié en torsades. Il est identifié comme étant le saint Pilon, auquel le saint aurait été attaché pendant son martyr. Cette colonne avait été un temps placée à l’entrée de l’église.



Au fond de l’absidiole et couchée sur le côté une grande dalle antique gravée d’entrelacs est la pierre tombale de l’évêque Aurélien. Cette pierre est sans aucun doute une pierre romaine gravée à l’époque préromane. Elle est ornée en sa partie supérieure d’un arc surbaissé décoré d’un entrelac. L’inscription et la forme du décor permette de dater celle-ci de la fin du VIIIe siècle ou du début du IXe, bien que les traces de cet évêque Aurélien soient perdues.







Logée contre le pilier sud de l’absidiole on découvre une grande dalle en calcaire entourée d’un bel entrelac en forme de tresse à trois brins.



Je ne reprends pas le texte ni la traduction de cette épitaphe que l’on peut dater de la fin du IXe ou du début du Xe après la mort de l’évêque en 873.




Ces deux pierres sont donc contemporaines à la première église.

Enfin venons au sarcophage de saint Andéol qui sans aucun doute l’œuvre majeure de Bourg-Saint-Andeol. 



A l'origine il était situé sous le maître-autel du chœur, comme en témoigne cette ancienne carte postale, il est désormais parfaitement visible.



 C’est un beau sarcophage en marbre d’époque romaine qui servit de sépulture à une enfant TIBERIUS JULIUS VALERIANNUS. Trois de ses faces sont d'origine. Deux génies ailés entourent l’épitaphe du défunt les deux autres extrémités sont ornées d'une guirlande de fruits.






Seule une face a été décorée à l’époque chrétienne selon un style qui rappelle l’époque carolingienne. Cependant de nombreuses recherches ont permis d’établir qu’il n’en était rien ; la sculpture de cette partie du sarcophage serait bien une œuvre romane réalisée dans un style plus ancien, vraisemblablement au XIIe siècle pour animer à nouveau le culte et la ferveur autour de cette sépulture.






Cette œuvre est donc une sorte de pastiche inspiré de l’art paléochrétien et de l’art carolingien avec une part de cet art des frises avec des couples d’animaux affronts. Quel était l’objectif de cette recomposition ? Une tentative associer cette œuvre avec la découverte des reliques par Bernouin ou une « mise en scène » destinée à renouer avec une ferveur religieuse dont on peut penser qu’elle s’était atténuée avec le temps ?

Il n’est pas sans intérêt de livrer la traduction du texte de l’épitaphe, vous trouverez en liens après ce billet le texte latin complet dans les notes bibliographiques.



« Vous qui placez votre espérance dans la vie éternelle, regardez ce sarcophage orné sur ses quatre faces. Il est digne d’annoncer aux quatre parties du monde les grandeurs du Christ, et d’apprendre aux justes à vaincre dans les combats de la foi. Tu es un exemple, ô Andéol, bienheureux martyr ! L’enceinte de ce petit tombeau renferme ton corps, mais ton âme jouit avec les saints, au-dessus des astres, de la félicité. Que ceux que les cruels fléaux châtient, viennent à toi. Il n’est aucun de ceux qui implorent ta protection qui ne s’en retourne consolé »

Un soin particulier a été apporté à la composition de ce beau et émouvant texte, encadré par une frise d’entrelacs et d’animaux et par les deux saints Bénigne et Polycarpe dont le sculpteur semble s’être attaché a donné une apparence volontairement naïve pour accentuer sans doute l’archaïsme de la sculpture et la rattacher aux origines de la découverte des reliques.




Il y a bien sûr, beaucoup encore à découvrir et pour approfondir ce sujet je vous donne quelques liens.

 

-          « Vivarais Gévaudan Romans », éditions du Zodiaque.

-          « Les églises romanes oubliées du Vivarais » Claudiane Fabre-Martin, éditions des Presses du Languedoc.

-          « Saint Andéol et son culte ». Abbé Onésime Mirabel, éditions Culture et Foi.

-          « Corpus des inscriptions de la France Médiévale » Ardèche, Robert Favreau.

-          Et toujours l’excellent site sur le patrimoine de l’Ardèche.