samedi 3 février 2018

L’intérieur de l'église Saint-Pantaléon ou comment agrandir l'espace.

Lorsque que l'on entre dans l'église on est surpris de découvrir à quel point elle peut sembler plus grande que ses volumes intérieurs ne le laissaient imaginer. On est aussi frappé par une impression d'élévation, comme si les bâtisseurs avaient su élargir tout l'espace disponible.

 À l'intérieur de l'église profondément remaniée dans le courant du XIIe siècle on est en présence d'une nef unique voûtée en berceau sur arcade aveugle, réduite à son expression la plus élémentaire.
Toutefois on est frappé de constater que la voûte est beaucoup plus élevée que d'ordinaire, en berceau brisé tenant lieu de coupole et enchâssée dans un massif de maçonnerie.


Chacune des deux absides Nord et Ouest sont réunis à l'abside centrale par des paires de colonnettes qui soutiennent l'ouverture de la voûte.

Au nord on acheva la transformation de la travée orientale en bras de transept en lui ajoutant une annexe  dotée d'une absidiole. Un savant système d'arc de décharge et de larges doublons sous-tend la construction en donnant des volumes géométriques et équilibrés et une impression de grande stabilité en dépit de la petite taille de l'église.




L'édifice peut être comparé à ceux de Sainte-Croix, Saint-Andiol ou Saint-Trinit. Après l'agrandissement de l'église et l'adjonction de ces deux collatéraux a été conçue de grandes ouvertures en plein cintre ménagées dans les murs gouttereaux. On remarquera également la présence de quelques chapiteaux à décor végétal stylisé comparable à ceux de Venasque et qui pourrait dater de la première moitié du XIe siècle.






Il existe également au piédroit à gauche de l'abside une inscription gravée en caractères grossiers qui pourraient être la dédicace du constructeur ou de l'artiste, mais cet aspect sera l'objet d'une étude particulière que je voudrais réserver pour plus tard. On pourrait s’étonner de la présence de cette signature dans une modeste petite église de campagne. Cependant on doit concéder que sa construction est une prouesse architecturale, ce qui se mesure à l'intérieur. En outre la vénération de Saint-Pantaléon est assez rare il n'est donc pas étonnant que l'on est entendu faire appel un constructeur qui a voulu marquer avec fierté son passage et son oeuvre.

vendredi 26 janvier 2018

Saint-Pantaléon l'église de la "suscitation".

La petite église de Saint-Pantaléon est l'une des plus charmantes de la vallée d'Apt. Elle se distingue au premier regard par ses dimensions fort modestes et son chevet ancien qui semble comme enchâssé dans le socle de la roche où elle prend racine. Le petit sanctuaire que l'on découvre semble limité à à son seul chevet. Le petit plateau rocheux où elle a été édifiée et creusée d'une multitude de tombes  médiévales anthropomorphes dont certaines sont d'une taille minuscule semblant à peine pouvoir recevoir le corps d'un nouveau-né, ce qui s'explique sans doute par la coutume d'ensevelir les enfants en bas âge auprès de l'autel dédié au Saint médecin.



L'histoire de Saint-Pantaléon est bien antérieure à la période romane une inscription dans le rocher façonné en forme d'abside évoque le trépas d'un certain Lecto qui vécut dans la règle du Christ.

HIC REQVIESCIT BONE MEMORIAE LECTT OBIIT IN CHR(ist)O FVIT DEFVNCTVS XIII
K(alendas) JAN(uarias).

La formule se rattache à une tradition du sixième siècle et le vocable rare de Saint-Pantaleon rappelle le passage des reliques de ce Saint transportées d'Italie à Lyon au début du neuvième siècle. Il est donc possible que l'édifice actuel ait des origines carolingiennes
le grec pantalon martyrisé en 304 était médecin, il était habituellement sollicité pour la "suscitation", c'est-à-dire la résurrection miraculeuse des enfants morts avant le baptême, ce qui permettait de les sauver de la damnation éternelle. La présence de nombreuses tombes d'enfant nouveau-nés ou en bas âge autour de l'abside suppose que l'invocation du Saint remonte au Moyen Âge. Il convient de signaler qu'on continuait à invoquer Saint dans la première moitié du XVIIIe siècle notamment après la dernière peste en Provence.




L'église romane que l'on découvre se compose en trois parties; la plus ancienne est formée par la nef et l'abside centrale, la nef, réduite à une seule travée. Les ouvertures de l'abside sont de toutes petites dimensions. Cette nef centrale est la plus ancienne et pourrait remonter à la fin du Xe siècle ou au début du XI°, au dessus il reste la base carrée de ce qui pouvait être le clocher. La seconde nef a été ajoutée à la fin du XIe siècle ou au début du XII° au sud de l'abside centrale elle est réunie à la première part des arcades de communication dans les deux travées.
Au nord on acheva la transformation de la travée orientale en lui ajoutant une annexe notée d'une absidiole comparable à celle de la nef sud.


Il reste également à l'extérieur une porte à double archivolte encadrant un tympan aveugle ainsi qu'une étroite fenêtre dans la façade occidentale. À l'extérieur et comme dans d'autres édifices provençaux une corniche finement décorée à l'antique, soulignent les parties hautes du mur et des pignons.



L'ensemble de l'édifice et par montée au moyen appareil à un joints fins et  réguliers. L'on peut remarquer également quelques marques de tâcheron ou peut-être d'anciens cadrans solaires. Nous verrons à l'intérieur comment habilement les architectes de cette modeste église ont su tirer parti de l'usage de la voûte en dépit de la petite taille de cette église.


L'histoire de cette église et l'harmonie de sa construction en font une visite incontournable.




mercredi 3 janvier 2018

Le portail sculpté de Sainte-Jalle; ou le passage vers un monde nouveau .

Mélange à la fois de saveur populaire, d'une certaine rusticité et pourtant d'une belle maîtrise plastique, le portail de Sainte-Jalle n'est pas seulement un des plus original de la région, il est aussi riche d’enseignements symboliques.

Il présente une archivolte en plein cintre richement orné reposant sur deux colonnes à fut lisse coiffé de chapiteaux avec un décor antiquisant typique de la vallée du Rhône (oves, acanthes…). Les deux niches qui l'encadrent et semblent participer à son harmonie ne sont pourtant pas d'origine. Au dessus du portail une large fenêtre avec des chapiteaux à feuillage et peut être de colonnes avec des réemplois antiques.




Un haut linteau monolithe décoré d'un rinceaux avec cinq rosettes soulignées de nombreux trous de trépan qui porte un tympan historié avec un seul registre horizontal.








On n'y voit de droite à gauche, un joueur de viole peut-être un troubadour, penché sur son instrument tenant de l'autre main un archer et dont les chaussures pointues sont attachées sur le coup-de-pied.
Un autre personnage masculin voit de face courtement vêtu et chaussé comme le premier, porte sur son épaule une chouette et tient un panier posé à terre le bras gauche levé.
Un troisième personnage de face avec un sac pendu à l'épaule tient un bourdon de pèlerins ou une houlette de berger et de la main gauche une bourse ou un sac ou peut-être une trompe d'appel.



Tout à gauche un coq de grande dimension vu de profil avec une longue queue retombant à terre et une crête très fournie ainsi que des ergots proéminents devant lequel se trouve un petit arbre.

Le décor des chapiteaux aux extrémités du linteau présent une corbeille avec un décor végétal mais sur la partie supérieure un décor historié que l'on peut rapprocher de celui des églises d'Entrechaux ou de Vaison-la-Romaine.
À droite le tailloir du chapiteau est orné de personnages couchés à l'horizontale peut-être sont-ils morts, de face, un soldat, l'épée au côté et les mains jointes. Sur le côté une femme vêtue d'une robe longue recouverte d'une sorte de tablier don une main et porter à la tête comme si elle semblait prêter l'oreille.

À gauche au crochet d'angle, une énorme tête animale peut être un monstre cornu et un personnage et les aux grandes oreilles ouvertes.


Plusieurs interprétations ont tenté d'être trouvées à cette énigmatique tympan, l'homme du chapiteau pourrait être celui dont la vie renaît à la vie divine et dont l'âme s'élève vers le ciel.
L'interprétation de ses sculptures profanes être délicate. Plusieurs auteurs s'accordent pour penser que la partie droite du tympan symboliserait les plaisirs de la vie et les vices qu'ils entraînent. Le joueur de viol est habituellement considéré comme le symbole de la vanité des plaisirs, tandis que la chouette symbolise l'avarice et la paresse. La partie gauche du tympan représenterait les aspects du bien;  le pèlerin en marche ou le berger rappelle la pénitence ou le pasteur. Le coq lui et l'image de la renaissance du jour après la nuit, veilleur et protecteur des campagnes. Il convient aussi par homonymie de mettre en relation le coq « gallus » avec le culte de Sainte Galle « Galla ». Le coq est aussi une allusion au reniement de Pierre, est l'attribut de la pénitence de ce qui avait renié leur foi.
Dans un texte d'Ambroise de Milan de 380 il est indiqué « lorsque chante le coq, nous retrouvons l'espoir… la foi renaît dans les pêcheurs ».Ou encore du même auteur :"Le coq fait lever ceux qui gisent à terre, au matin de la rédemption humaine, retentit partout dans l'Église.". Mais peut-être s'agit-il aussi d'une interprétation d'une fable populaire locale.
Ce portail particulièrement singulier est à rapprocher d'autres décors historiés inspirés de l'antique et caractéristique de la vallée du Rhône. Ainsi le linteau peut être comparé à celui de Maguelone. On doit admettre que la sculpture de ce portail est particulièrement soignée et peut souffrir la comparaison avec l'église de Saint Gabriel vers Tarascon. Par son envergure, son histoire symbolique la richesse de ses décorations l'église de Sainte-Jalle occupe une place distincte dans cette région  alpine des Baronnies.

Il me semble qu'il est une parfaite illustration de ce moment de passage vers une année nouvelle, comme une porte vers un monde nouveau, une nouvelle vie; particulièrement adapté à l'auteur de ces petites lignes.

Mes sources:
- " Provence romane" tome 2 Guy Barruol éditons du Zodiaque.
- " La Drome romane" collectif éditions plein-cintre.
-" Le rébus du symbolisme roman" Gérald Gambier, éditions idc